Histoire de Prénoms

Ça aurait du être une excursion normale, classique comme celles que j’ai déjà faite une centaine de fois. 8 h 00 Port de Mahon. Les premiers touristes descendent du bateau croisière. Français, Anglais, Américains, etc. Bonjour, Good Morning, Bienvenue à Minorque et c’est parti!. L’histoire du port, les conquêtes et reconquêtes de l’île, Minorque réserve de la biosphère ou la mission impossible d’expliquer en seulement 4 heures la culture de l’île.

Mais de temps en temps rien de se passe comme prévue et c’est moi le guide qui doit écouter. Après deux arrêts à Fornells et Monte Toro, de chemin à Binibeca, une touriste française d’une soixantaine d ‘années prend la parole et me demande : Cédric, tu pourrais nous expliquer  l’histoire du phare de Punta Nati ( ouest de Minorque)? Bien sûr que oui, madame ! Enfin, un sujet intéressant, différent, mes histoires préférées.

Quand j’ai commencé à exercer comme guide touristique, un collègue chevronné m’a dit :

Cédric, je vais te donner un conseil, il y a des règles basique à respecter quand on est guide, le plus important, c’est parler et expliquer de ce que le touriste peut voir, un monument, une église, etc… Merci pour le conseil. C’est pour ça, que je fais exactement l’inverse les touristes n’ont pas le droit de s’évader des dates et des chiffres ? D’imaginer et rêver ?

 

Revenons à Punta Nati. 10 février 1910. Jour de tempête à Minorque, un classique à cette période de l’année. Le bateau français “Général Chanzy” qui était parti du port de Marseille la veille, navigue en direction d’Alger avec 157 personnes à bord. Près de Punta Nati, le bateau se fracasse contre les rochers et coule. Le bilan est dévastateur avec 1 seul survivant.

À Cales Morts, près du phare, une croix fut édifiée en mai 1911 pour rendre hommage aux 156 Français décédés dans la mer minorquine. Les autorités locales elles, rendirent hommage en 1912 en construisant un mausolée au cimetière. À l’intérieur, les corps de 12 victimes (non identifiés).

Suite à l’insistance et pression du gouvernement français, un phare fut construit à Punta Nati afin d’éviter d’autres drames. (à l’époque, il y avait un seul phare sur le littoral nord, le phare de Favaritx fut construit en 1922). Mission accomplie, le phare de Punta Nati fut construit en un temps record, avec une inauguration le 1er septembre 1913. Et voilà ! Fin de l’histoire ? Alors, mes chers touristes, ça vous a plu ? 

Et la touriste me répond : je m’appelle Nati, ce n’est pas mon surnom, c’est mon vrai prénom, présent sur ma carte d’identité. Mes parents me l’ont donné grâce à mon parrain, un de leurs meilleurs amis. Mon parrain était Marcel Baudez, l’unique survivant du “Général Chanzy”.

Il avait 23 ans quand coula le navire. Ce fut un terrible choc pour lui, qui a bouleversé sa vie. C’est pour ça qu’il a voulu que moi, sa filleule porte le nom de Nati, en souvenir de ce bout de terre minorquine, qui fut pour lui à un jour de tristesse infinie et un jour de chance.

Jamais il n’arriva à Alger ou il devait commençait une nouvelle vie d’employé de douane. Il ne revint jamais à Minorque non plus. Pendant mon enfance, Marcel me fit souvent le récit de ce jour qui marqua sa vie à tout jamais.

110 ans après, dans un de nos villages le souvenir de ce triste 10 février 1910 reste vivant… Merci Nati, aujourd’hui, c’est moi qui ai appris. 

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